Rashōmon : peut-on construire une vérité commune à partir de récits contradictoires ?

BTS 2e année • Culture générale et expression
Thème 2026-2027 : Le vrai du faux
Série Cas de Classe — Le vrai du faux

Temps de lecture : environ 8 minutes

Un homme est mort. Une femme a été agressée. Un bandit a été arrêté. Pourtant, les récits ne coïncident pas. Comment construire une vérité commune lorsque chacun ne possède qu’une partie du réel ?

On pourrait croire qu’il suffit maintenant d’interroger les témoins pour découvrir ce qui s’est réellement passé.

Mais dans Rashōmon, rien ne fonctionne ainsi.

Le bandit raconte une histoire. La femme en raconte une autre. Le samouraï mort livre lui aussi sa version par l’intermédiaire d’une médium. Puis le bûcheron propose encore un autre récit.

Ils parlent du même événement. Pourtant, leurs histoires ne coïncident pas.

Alors une question s’impose : qui dit vrai ?

Et surtout : comment distinguer le vrai du faux lorsque plusieurs personnes semblent sincèrement raconter des réalités incompatibles ?

Un film qui place le spectateur en position d’enquêteur

Réalisé par Akira Kurosawa en 1950, Rashōmon se déroule dans le Japon médiéval. Le film repose sur plusieurs récits d’un même crime et utilise des retours en arrière pour montrer successivement les différentes versions. Il est adapté de deux nouvelles de Ryūnosuke Akutagawa.

Mais Kurosawa ne construit pas un simple film policier. Le véritable sujet n’est pas seulement : « Qui est coupable ? » La question devient progressivement : que vaut un témoignage lorsque celui qui raconte est lui-même impliqué dans ce qu’il raconte ?

Le spectateur voit plusieurs fois ce qu’il croit être la même scène. Pourtant, les gestes changent, les comportements changent, les responsabilités changent. Chaque récit semble cohérent lorsqu’on l’écoute. C’est leur confrontation qui fait apparaître le problème.

UN CRIME → QUATRE RÉCITS → PLUSIEURS VERSIONS DU RÉEL.

Voir n’est pas savoir

Nous avons souvent tendance à croire qu’un témoin fonctionne comme une caméra. Il aurait vu un événement, l’aurait enregistré mentalement, puis pourrait ensuite le restituer.

Rashōmon détruit cette illusion. Un témoin sélectionne ce qu’il remarque. Il interprète ce qu’il voit. Il oublie certains éléments. Lorsqu’il raconte ensuite l’événement, il le reconstruit.

La mémoire n’est pas une caméra.

Mais le problème va encore plus loin. Nous ne racontons pas seulement ce dont nous nous souvenons. Nous racontons également une histoire dans laquelle nous nous donnons un rôle.

Le bandit peut chercher à préserver son image de guerrier redoutable. La femme peut raconter les faits en fonction de la honte, du regard des autres ou de sa propre souffrance. Le samouraï peut vouloir préserver son honneur. Le bûcheron lui-même n’est pas nécessairement un observateur parfaitement neutre.

Le récit devient ainsi une forme de mise en scène de soi : mémoire, émotions et intérêts personnels modifient la manière dont un événement est raconté.

ÊTRE SINCÈRE ≠ DIRE NÉCESSAIREMENT VRAI.

On peut être convaincu de son propre récit et néanmoins reconstruire une partie de la réalité.

Plusieurs versions : faut-il alors renoncer à la vérité ?

C’est ici que Rashōmon devient particulièrement intéressant pour le thème Le vrai du faux.

Une conclusion facile consisterait à dire : « Chacun possède sa vérité. » Mais ce serait aller trop vite.

Si quatre personnes racontent quatre versions incompatibles d’un même événement, elles ne peuvent pas toutes être exactement vraies au même sens. Les contradictions comptent. Les faits comptent. Les preuves comptent.

PLUSIEURS VERSIONS ≠ TOUT SE VAUT.

Le film ne nous invite pas à abandonner la recherche de la vérité. Il nous oblige au contraire à devenir plus exigeants.

Lorsqu’un récit ne suffit plus, il faut comparer, recouper, chercher les contradictions, identifier les intérêts de celui qui parle et distinguer ce qui est établi de ce qui reste incertain.

C’est exactement ce que fait un historien lorsqu’il confronte des sources. C’est ce que fait un journaliste lorsqu’il vérifie une information. C’est ce qu’un juge doit tenter lorsqu’il confronte plusieurs témoignages. Et c’est aussi ce que chacun doit désormais faire devant une vidéo virale, un témoignage publié sur un réseau social ou une image présentée comme une preuve. Pour prolonger cette réflexion, voir Une photographie peut-elle vraiment prouver quelque chose ?.

L’« effet Rashōmon » : quand un film devient une idée

Le succès du film a été tel que son titre a fini par désigner un phénomène plus général : l’effet Rashōmon.

L’expression est employée lorsqu’un même événement donne lieu à plusieurs récits contradictoires produits par des personnes qui l’ont vécu ou observé.

Le terme dépasse donc largement le cinéma. Un accident peut être raconté différemment par plusieurs témoins. Une manifestation n’est pas décrite de la même manière par un participant, un policier, un journaliste ou un passant. Une séparation peut produire deux récits profondément différents. Même une réunion professionnelle peut devenir, quelques jours plus tard, plusieurs histoires concurrentes.

Cela ne signifie pas nécessairement que quelqu’un ment volontairement. Cela signifie que le réel et le récit du réel ne sont pas la même chose.

Le faux commence-t-il forcément par un mensonge ?

Dans le langage courant, nous opposons volontiers deux possibilités : soit quelqu’un dit vrai, soit il ment.

Rashōmon montre qu’il existe entre les deux une zone beaucoup plus complexe. Cette frontière instable entre fabrication et vérité traverse aussi Banksy : faut-il être un « vrai » artiste pour produire une vraie œuvre ? et Un faux peut-il sauver une vie ? Adolfo Kaminsky et les faux papiers de la Résistance.

Un récit peut comporter des éléments exacts et d’autres reconstruits. Une personne peut transformer inconsciemment un souvenir. Elle peut exagérer. Elle peut minimiser. Elle peut oublier. Elle peut aussi modifier volontairement son récit pour préserver son honneur ou éviter une responsabilité.

Le faux ne prend donc pas toujours la forme d’un mensonge entièrement fabriqué. Il peut apparaître par déformation progressive du vrai.

De Rashōmon aux réseaux sociaux

Un film japonais de 1950 peut sembler très éloigné de TikTok, Instagram ou de l’intelligence artificielle. En réalité, la question posée par Kurosawa est devenue encore plus actuelle.

Prenons une manifestation. Une personne filme trente secondes. Une deuxième photographie un autre endroit. Une troisième raconte ce qu’elle a vu. Un compte publie une séquence sans contexte. Un autre choisit quelques images pour défendre une interprétation contraire.

Toutes ces publications peuvent montrer des éléments réellement enregistrés. Pourtant, aucune ne suffit nécessairement à reconstituer l’ensemble de l’événement.

Une image vraie peut donc soutenir une interprétation trompeuse. Un témoignage sincère peut être incomplet. Un récit cohérent peut être faux. Et une multitude de contenus ne garantit pas automatiquement une meilleure connaissance du réel.

La leçon de Rashōmon est alors très moderne : accumuler les témoignages ne suffit pas ; il faut les confronter.

Une œuvre parfaite pour préparer l’essai de BTS

Rashōmon constitue une référence particulièrement efficace dans un essai parce qu’il permet de dépasser l’opposition simpliste entre vérité et mensonge.

On peut le mobiliser pour réfléchir au témoignage, à la mémoire, à la subjectivité, à la preuve, au point de vue ou encore à la construction du récit.

  • Peut-on faire confiance à un témoignage ?
  • Plusieurs points de vue permettent-ils de mieux connaître la vérité ?
  • Être sincère suffit-il pour dire vrai ?
  • Une image constitue-t-elle une preuve ?
  • La vérité dépend-elle du point de vue ?
  • Peut-on atteindre une vérité commune à partir de récits contradictoires ?

L’intérêt du film est précisément qu’il permet une réponse nuancée : la vérité n’est pas nécessairement inaccessible, mais elle exige une enquête. Pour transformer cette référence en argument de copie, utilise aussi la méthode BTS pour construire un essai argumenté.

À retenir

LE FAIT
Ce qui s’est réellement produit.

LE TÉMOIGNAGE
Ce qu’une personne pense avoir vu et se rappelle.

LE RÉCIT
La manière dont elle organise et présente ensuite cette expérience.

Ces trois niveaux peuvent se rapprocher. Mais ils ne se confondent jamais parfaitement.

TÉMOIGNAGE ≠ ENREGISTREMENT

PLUSIEURS VERSIONS ≠ TOUT SE VAUT.

Alors, qui dit vrai ?

Kurosawa ne donne pas au spectateur la solution confortable qu’il attend. Et c’est précisément ce qui fait la force de Rashōmon.

Le doute n’est pas présenté comme une raison de renoncer à la vérité. Il devient le point de départ d’une méthode :

comparer → recouper → contextualiser → vérifier → accepter ce qui reste incertain.

À l’heure des témoignages instantanés, des images virales, des deepfakes et des contenus générés par intelligence artificielle, cette méthode est peut-être encore plus nécessaire qu’en 1950.

La véritable question de Rashōmon n’est donc peut-être pas : « Qui ment ? » Mais : comment construire une vérité commune lorsque chacun ne possède qu’une partie du réel ?

Prolongement Cas de Classe

À voir : Rashōmon, Akira Kurosawa, 1950.

Vidéo courte Cas de Classe : Rashōmon — Qui dit vrai ? Le film devient un cas d’étude en 60 secondes autour de la mémoire, du point de vue et de la confrontation des témoignages.

Question pour l’essai : Peut-on construire une vérité commune à partir de récits contradictoires ?

À poursuivre dans la série : Pourquoi le faux peut-il nous convaincre ? et Pourquoi fabriquons-nous du faux ?.

Références

  • Akira Kurosawa, Rashōmon, 1950.
  • Ryūnosuke Akutagawa, nouvelles à l’origine du film.
  • Programme de Culture générale et expression du BTS, thème « Le vrai du faux », session 2027.

Crédit de l’image mise en avant : affiche américaine de Rashōmon (1951), Wikimedia Commons, domaine public aux États-Unis.


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